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Caïn
Dans la mémoire universelle, l’histoire de Caïn, quelle que soit la crédibilité qu’on lui accorde, passe pour le récit du premier meurtre commis dans l’humanité des temps anciens. Symboliquement, le meurtre d’Abel par son frère Caïn est ressenti comme le début absolu de la violence sur la terre, violence qui se manifestera ensuite par toutes sortes de conflits et de guerres inexpiables entre les peuples. Et, comme le montrait assez clairement l’Histoire Sainte (anthologie biblique soigneusement expurgée de tout élément gênant) enseignée dans les écoles chrétiennes jusqu’au milieu du XXe siècle, ce meurtre illustre à la perfection la division classique bien que très manichéenne entre le Bien et le Mal. Abel, la victime, est le Bien maltraité par le Mal, incarné par Caïn. Bien entendu, cette tragédie (au sens grec du terme) a été considérée comme la conséquence directe du péché originel, la première révolte contre Dieu, la transgression primordiale qui a introduit le désordre dans un monde que le Créateur avait voulu harmonieux et sans histoires.
L’histoire de Caïn est devenue très vite un thème littéraire. Le plus célèbre exemple est celui de Victor Hugo qui, dans son poème La Conscience, intégré dans La Légende des siècles, trace un extraordinaire portrait du personnage (« Lorsqu’avec ses enfants, vêtu de peaux de bête, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah… ») poursuivi par le remords symbolisé par le regard de Dieu (« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ») et tentant vainement d’y échapper. Pour être juste, il faut préciser que Hugo avait un illustre prédécesseur en la matière, le poète de la fin du XVIe siècle, Agrippa d’Aubigné – grand-père de la prude Madame de Maintenon. Dans son recueil Les Tragiques, ce calviniste acharné nous montre un Caïn isolé au milieu d’une nature hostile, qui le fuit sans cesse comme s’il était un objet d’horreur[49]. Dans les deux cas, c’est l’idée qu’on se fait actuellement, dans un contexte chrétien, d’un personnage bourré de remords et poursuivi par la vengeance divine. Or, cette image est, si l’on en revient aux textes d’origine, tout à fait en opposition avec celle que nous présente la Genèse dans l’exposé on ne peut plus sobre d’un récit qui est le résultat d’une condensation symbolique d’événements dont on avait oublié les détails et la signification essentielle.
Pour tenter de saisir cette signification, il faut sans hésiter recourir au document de base et l’étudier avec une minutie scrupuleuse : « Adam pénètre Hava, sa femme. Enceinte, elle enfante Caïn. Elle dit : J’ai eu un homme avec Iahvé-Adonaï[50]. Elle ajoute à enfanter son frère, Ebèl (Abel). Et c’est Ebèl, un pâtre d’ovins. Caïn était serviteur de la glèbe. Et c’est au terme des jours, Caïn fait venir des fruits de la glèbe en offrande à Iahvé-Adonaï. Ebèl a fait venir, lui aussi, des aînés de ses ovins et leur graisse[51]. Iahvé-Adonaï considère Ebèl et son offrande. Caïn et son offrande, il ne les considère pas. Cela brûle[52] beaucoup Caïn, ses faces tombent[53]. Iahvé-Adonaï dit à Caïn : pourquoi cela te brûle-t-il ? Pourquoi tes faces sont-elles tombées ? N’est-ce pas, que tu t’améliores à porter ou que tu ne t’améliores pas, à l’ouverture, la faute est tapie ; à toi, sa passion. Toi, gouverne-la[54]. Caïn dit à Ebèl, son frère : [allons dehors[55]]. Et c’est quand ils sont au champ, Caïn se lève contre Ebèl, son frère, et le tue. Iahvé-Adonaï dit à Caïn : où est ton frère Ebèl ? Il dit : Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère, moi-même ? Il[56] dit : Qu’as-tu fait ? La voix des sangs de ton frère clame vers moi de la glèbe. Maintenant tu es honni plus que la glèbe dont la bouche a béé pour prendre les sangs de ton frère de ta main. Oui, tu serviras la glèbe : elle n’ajoutera pas à te donner sa force[57]. Tu seras sur la terre, mouvant, errant. Caïn dit à Iahvé-Adonaï : Mon tort est trop grand pour être porté[58]. Voici, aujourd’hui tu m’as expulsé sur les faces de la glèbe. Je me voilerai face à toi. Je serai mouvant, errant sur la terre : et c’est qui me trouvera me tuera. Iahvé-Adonaï lui dit : Ainsi, tout tueur de Caïn subira sept fois vengeance. Iahvé-Adonaï met un signe à Caïn, pour que tous ceux qui le trouvent ne le frappent pas. Caïn sort face à Iahvé-Adonaï et demeure en terre de Nod au levant de l’Éden » (Gen. IV, 1-16, trad. Chouraqui[59]).
Tout cela est bien étrange, pour ne pas dire incohérent au premier degré. Yahvé a donné pour mission à l’homme de cultiver la glèbe à la sueur de son front. C’est du moins ce qu’il a dit en chassant Adam du jardin d’Éden. Il se trouve que Caïn, fils aîné d’Adam, suit exactement le chemin tracé par le démiurge en mettant en valeur une glèbe ingrate, mais qui produit quand même, grâce à son travail (au sens étymologique de « souffrance »), des produits dont il prélève une partie pour l’offrir à son Dieu. Logiquement, Yahvé devrait être satisfait. Mais sans doute préfère-t-il la graisse de mouton qui brûle sur l’autel d’Abel, car il se détourne de Caïn, le végétarien, pour donner toute son attention à l’offrande d’Abel, le carnivore. Que se passe-t-il donc ? Yahvé ne donne pas de raisons à son choix, et l’on est bien obligé de reconnaître que son attitude est incompréhensible, à moins de le considérer lui-même comme un carnivore convaincu. Il faudra attendre l’Épître aux Hébreux du Nouveau Testament, plus ou moins faussement attribuée à saint Paul, pour trouver une tentative de justification : « Par la foi, Abel offrit à Dieu un sacrifice meilleur que celui de Caïn. Grâce à elle, il reçut le témoignage qu’il était juste, et Dieu rendit témoignage à ses dons. Grâce à elle, bien que mort, il parle encore » (Hébreux, XI, 4, T. O. B.).
C’est une explication qui en vaut une autre, mais compte tenu du contexte de la Genèse, elle n’est guère convaincante. Il doit nécessairement y avoir autre chose, une raison cachée, aussi secrète que les desseins de Dieu, et qui doit, vu l’injustice de l’attitude énigmatique de Yahvé, être d’une importance exceptionnelle, même si cela peut paraître déroutant et peu conforme à l’idée qu’on peut se faire d’un dieu respectueux des lois qu’il promulgue, qui récompense les bons et punit les méchants. Il ne semble pas, en effet, que Caïn ait manifesté jusque-là une quelconque méchanceté ou hostilité, ni envers Yahvé, ni envers son frère cadet.
Car Caïn est l’aîné. Et comme dans toute société patriarcale – celle des Hébreux en est une – le rôle du fils aîné est primordial, soit en tant que transmetteur du pouvoir paternel et des biens familiaux, soit en tant que victime sacrificielle offerte aux divinités, comme cela s’est longtemps pratiqué chez les peuples sémites, notamment chez les Phéniciens. Ici, Yahvé nie cette spécificité en quelque sorte sacrée de Caïn au profit d’un cadet qui ne sera jamais qu’un brillant second. Il agira d’ailleurs de même en rejetant Ismaël, le premier fils d’Abraham, privilégiant ainsi Isaac, et aussi en favorisant la ruse perverse et peu élégante de Rebecca et de Jacob pour que celui-ci soit béni par Isaac à la place d’Ésaü. Or, tout comme Ésaü, qui n’acceptera pas le fait accompli, Caïn refuse d’être ainsi méprisé au profit de son frère. Il se révolte et veut se venger. Mais comme il ne peut le faire contre le Tout-Puissant, il se retourne contre Abel, qui est à sa portée : en somme, c’est Yahvé-Adonaï lui-même qu’il frappe à travers son frère. Malgré les apparences qui en font un fratricide, Caïn représente le type parfait du révolté contre Dieu.
Car c’est bien d’une représentation qu’il s’agit. Les protagonistes humains de cette tragédie ne sont que des characters, selon l’expression anglo-saxonne, des personnages emblématiques qui, sous couvert d’un récit mythologique, se trouvent plongés dans un contexte entièrement socioculturel[60]. Il ne viendrait en effet à l’idée d’aucun exégète biblique de considérer Caïn et Abel comme des individus : chacun d’eux représente une collectivité, plus exactement une société organisée à l’intérieur de solides structures. Abel, c’est une société pastorale et nomade axée sur l’élevage de grands troupeaux et la recherche constante de pâturages abondants. Caïn, c’est une société sédentaire, cultivant la terre et pratiquant l’artisanat pour se procurer les instruments nécessaires à cette exploitation systématique de la « glèbe ». Et, à ce compte, la querelle entre Caïn et Abel n’est ni plus ni moins que le scénario d’un western des plus classiques où s’opposent farouchement les éleveurs et les fermiers dans des luttes sanglantes.
Si l’on en revient au mythe lui-même, on ne peut que s’étonner de deux choses : d’abord l’absence totale de repentir chez Caïn, qui semble trouver normal d’avoir éliminé son frère, et surtout la réaction plutôt modérée de Yahvé devant l’énormité du crime. En effet, il ne maudit pas Caïn : au contraire, il le protège de toute agression en déposant sur lui un « signe ». Ce qu’il maudit, c’est la glèbe – à cause de Caïn, il est vrai. Il avertit le meurtrier que désormais le travail de défrichement et de mise en valeur du sol sera encore plus difficile et nécessitera plus d’efforts et de souffrances. C’est un des deux châtiments infligés à Caïn, le second étant son éloignement « de la face de Yahvé ». En somme, Dieu chasse Caïn hors de sa présence, accentuant ainsi l’éloignement d’Adam, lui donnant à entendre qu’il ne pourra jamais plus compter sur son aide. Mais ce faisant, Dieu accorde sa complète autonomie à Caïn.
Cette constatation est d’une extrême importance et peut être considérée comme la clef permettant de comprendre toute cette histoire. En chassant Adam et Ève du Paradis terrestre, Yahvé avait coupé le cordon ombilical qui les reliait à lui, mais en écartant Caïn de sa présence – et de son assistance, pour ne pas dire « providence » – il se livre à une véritable opération de sevrage. C’est un peu comme s’il disait au meurtrier d’Abel : « Tu as choisi ton destin, désormais tu es entièrement libre, et par conséquent seul et unique responsable de tes actions. Débrouille-toi. Je me retire de toi. »
On peut même aller plus loin et imaginer la fin du discours de Yahvé à Caïn : « La surface de la terre est vaste et beaucoup d’endroits en sont encore stériles. C’est là que tu dois aller. Ce sont ces terres incultes que tu dois féconder pour que mon œuvre soit complète. Et si cela ne suffit pas, fouille les entrailles de la glèbe : tu y trouveras des trésors et ce sera à toi de les exploiter. Et si cela ne suffit pas non plus, si toi et tes descendants manquez de matériaux pour construire le monde, consacre tous tes efforts à en découvrir d’autres. Et si toi et tes descendants venez à vous coucher sur le sol parce que vous êtes épuisés et que vous vous sentez impuissants à continuer l’œuvre que j’ai commencée, contemplez la nature avec ce qu’elle contient de mystères, de ressources cachées. Connais la force du vent, la puissance du feu, le déferlement des eaux, l’énergie profonde que recèle la pierre. Invente, invente des énergies qui t’aideront à triompher de ta faiblesse. Car, en te créant, je t’ai insufflé mon énergie. À toi de la mettre en pratique. »
En dernière analyse, c’est une mission sacrée que confie Dieu à Caïn : user du pouvoir qui a été conféré à l’existant humain pour continuer la création et organiser l’univers. En quelque sorte, Yahvé fait de Caïn un nouveau démiurge et, tandis que lui-même devient deus otiosus, un « dieu oisif » (dans l’optique du septième jour ?), il lui donne ainsi l’ordre d’agir, mais sous sa propre responsabilité.
C’est ce que ne manquera pas de faire Caïn. Et la liste de ses descendants immédiats est là pour nous le prouver, telle qu’elle est transcrite dans la Genèse (IV, 17-22) d’après une tradition yahviste (mêlée ensuite [V, 6-32] à une liste de tradition sacerdotale concernant les descendants de Seth). On y trouve en effet, comme fils de Caïn, un certain Hénoch qui bâtit une ville et qui est donc proposé comme étant à l’origine de la vie urbaine. Ensuite, parmi les descendants d’Hénoch, on remarque Yubal (dont le nom évoque le mot hébreu yôbel, « trompette ») qui « fut l’ancêtre de tous ceux qui jouent de la lyre et du chalumeau » (IV, 21) ; puis Tubalcaïn, « ancêtre de tous les forgerons en cuivre et en fer » ce qui rappelle que le nom de Caïn peut aussi signifier « forgeron ». Et, de plus, Tubalcaïn a une sœur d’une grande beauté, Naama (dont le nom peut se traduire précisément par « jolie » ou « aimée ») qui, d’après certains exégètes[61], pourrait bien avoir été l’initiatrice – symbolique – du « plus vieux métier du monde », autrement dit la prostitution.
Il est évident que la lignée prêtée à Caïn rend compte de l’avènement d’une civilisation de type industriel dans un cadre urbain qui se développera au cours des siècles pour arriver aux réalisations scientifiques et techniques les plus sophistiquées du XXIe siècle. Et cela n’est pas sans contrepartie. Il y a un aspect « démoniaque », tout au moins contre nature, dans la civilisation urbaine, qui a été souvent dénoncé, notamment par Jean-Jacques Rousseau pour qui les villes étaient des foyers de perversité et qu’il opposait – en s’appuyant sur le mythe du « bon sauvage » – à la pureté et à l’innocence des mœurs campagnardes. Ce n’est certainement pas par hasard si la fameuse « caste des forgerons », plus ou moins soupçonnée de sorcellerie parce que connaissant les secrets du feu, a toujours été considérée comme « diabolique » : qu’on le veuille ou non, qu’on la refuse ou qu’on pactise avec elle, l’ombre de Caïn est toujours présente dans l’esprit humain.
À y réfléchir, cependant, on s’aperçoit que Caïn, loin d’être un personnage sinistre et maudit, est un héros civilisateur (et donc bienfaiteur) qui a permis à l’humanité d’évoluer vers un infini qui échappe à tout entendement. Mais toute chose contient son contraire, c’est une loi de la nature. C’est par une transgression qu’Adam a été chargé de faire fructifier la glèbe. C’est par une transgression encore plus grave que Caïn a acquis son autonomie pour « aller toujours plus loin ». On peut donc considérer que le sang d’Abel n’a pas été versé en vain, mais qu’il était fécondant. Ce sacrifice, apparemment injuste et cruel, était incontestablement nécessaire à l’évolution de l’humanité. Mais qui a voulu que ce fût ainsi ?
Il n’y a pas deux réponses, il n’y en a qu’une : Dieu lui-même, qu’il soit Yahvé Adonaï ou Élohîm, ou encore El, comme le nommaient les Babyloniens, Indra, selon les Indiens, Zeus, selon les Grecs, ou Lug, le « Multiple Artisan » selon les Celtes d’Irlande… De toute façon, celui auquel on donne la qualification de démiurge, c’est-à-dire « organisateur du monde ». Car, en refusant d’agréer l’offrande de Caïn, Yahvé, l’omnipotent et l’omniscient, savait parfaitement ce qui allait se passer. Tout était programmé pour qu’Abel disparût au profit de Caïn. Décidément, les voies du Seigneur sont impénétrables, et surtout, elles paraissent paradoxales. Comme Jésus le fera plus tard avec ses apôtres en les dispersant à travers toutes les nations avec mission de prêcher la « Bonne Nouvelle » et de « remettre les péchés », c’est-à-dire d’effacer toutes les fautes du passé, le démiurge a délégué ses pouvoirs. Prétendre le contraire serait tout simplement blasphémer, car ce serait considérer Dieu comme un imposteur sinon comme un personnage emblématique, imaginé par les existants humains, du non-être absolu.
Il n’en reste pas moins vrai que la tragique figure de Caïn demeure un symbole de la révolte de l’existant humain contre la divinité. Et c’est une révolte sans espoir, parce qu’elle met en cause non seulement la divinité, mais la créature elle-même. C’est la leçon que semble en tirer le poète calviniste Agrippa d’Aubigné dans cette étonnante description visionnaire (Les Tragiques, v. 201-216) – d’ailleurs bien supérieure à celle de Hugo – de l’état de conscience du meurtrier à la fois maudit et protégé par Yahvé :
« Il fuit, d’effroi transi, troublé, tremblant et blême,
Il fuit de tout le monde, il s’enfuit de soi-même,
Les lieux les plus assurés [= sûrs] lui étaient des hasards [= dangers],
Les feuilles, les rameaux et les fleurs des poignards,
Les plumes de son lit des aiguilles piquantes,
Ses habits plus aisés [= les plus larges] des tenailles serrantes,
Son eau jus de ciguë, et son pain des poisons.
Ses mains le menaçaient de fines [= perfides] trahisons.
Tout image de mort. Et le pis de sa rage,
C’est qu’il cherche la mort et n’en voit que l’image.
De quelque autre Caïn il craignait la fureur.
Il fut sans compagnon mais non pas sans frayeur.
Il possédait le monde et non une assurance [= un asile sûr].
Il était seul partout, hormis sa conscience,
Et fut marqué au front, afin qu’en s’enfuyant
Aucun n’osât tuer ses maux en le tuant. »
En fait, un révolté contre Dieu se révolte contre lui-même. Contrairement à ce que prétendait Jean-Paul Sartre en affirmant que « l’enfer, c’est les autres », l’exemple de Caïn démontre que la conscience humaine, depuis qu’Adam et Ève ont mangé le fruit de l’arbre de la Connaissance, connaît le prix qu’elle doit payer pour toute déviance du plan d’harmonie universelle élaboré bien avant l’aube des temps par le Créateur.